dimanche 17 novembre 2013

22e Championnats du Monde de Jeux de Logique - Partie 3




 Vendredi 18 octobre ; septième jour en Chine. Quatre journées de compétition étaient derrière moi et, sans surprise, je n'allais pas disputer - loin s'en fallait - les phases finales du WPC. J'avais atterri en 41e position avec 2914 points, à des lieues des 4240 points de William Blatt, 10e et dernier qualifié. Une place de mieux que l'an dernier avec pourtant moins d'entraînement et en jouant dans un état des plus moyens ; cela me satisfaisait, au même titre que la place de 2e français. Pas fâché de pouvoir assister à une finale en spectateur, je profitai donc de la fin des événements aussi détendu que possible.





Vendredi 18 octobre - troisième jour de compétition WPC
Palmer Mebane (6060), Ulrich Voigt (5169), Hideaki Jo (5127), Thomas Snyder (5107), Bram de Laat (4893), Qiu Yanzhe (4553), Peter Hudák (4506), Kota Morinishi (4301), Sebastian Matschke (4251) et William Blatt (4240), tels étaient ceux qui allaient s'opposer lors de phases finales conçues sur le même principe que celles du WSC, hormis des différences minimes : 10 grilles au lieu de 9, et des rangées se rétrécissant au niveau de la 5e et de la 8e grille plutôt que de la 4e et de la 7e.

Playoffs
Je le disais dans mon précédent message, je n'ai pas suivi avec une grande précision le déroulement de cette demi-finale ; les points cruciaux, au nombre de deux, furent :
- Palmer rendant la 10e grille le premier et avec une avance raisonnable, après avoir fait la course en tête fort de près de cinq minutes d'avance engrangées durant les épreuves.
- Thomas se voyant retoqué aux portes de ce qui aurait été une finale américano-américaine, après avoir rendu fausse son ultime grille. Ulrich se faufila dans l'interstice avant que Thomas ait pu corriger son erreur, et pour la troisième année consécutive c'est un duel Allemagne/États-Unis qui décida de l'attribution du titre.

Finale
Là encore, conformément à ce qui avait eu lieu en sudoku, tout allait se jouer en trois manches gagnantes après que les finalistes aient fait leur choix parmi une liste de dix jeux.
La première grille, choisie par Palmer, fut un Tapa, ce qui ne surprit probablement pas la moindre personne dans l'assistance. La surprise vint après, quand nous vîmes Palmer enchaîner les erreurs, passant d'une couleur de feutre à l'autre, puis changeant de notation afin de faire une troisième tentative... avant de se résoudre à demander un autre exemplaire de la grille (chaque participant ayant droit à une feuille de secours, une fois par jeu). Ulrich de son côté ne semblait toutefois pas plus sûr de lui et en vint finalement à demander à son tour une feuille de rechange. Pendant ce temps, Palmer continuait de multiplier les erreurs au risque de ne plus pouvoir écrire quoi que ce soit sur une feuille déjà devenue difficilement lisible. En fin de compte, et sans que grand monde, je pense, n'ait réussi à suivre, il se débrouilla pour rendre à un arbitre visiblement décontenancé une solution comportant des points de deux couleurs, des cases noires, d'autres bleues, et des lignes noires censées correspondre à sa réponse définitive. Son patchwork ayant été validé, Palmer marqua le premier point : 1-0.
Que de l'attendu également avec la deuxième grille, un Kakuro classique. Un duel prometteur, Palmer n'étant pas particulièrement faible en la matière comme il nous l'avait démontré l'an dernier en se payant le luxe d'éliminer nul autre que Hideaki sur une telle grille. Les deux avançaient à vitesse raisonnable avec une petite avance pour Ulrich, qui rendit le premier ; il s'avéra de toute façon que Palmer avait commis une petite erreur et le point alla sans discussion à Ulrich : 1-1.
Un Digital Numbers suivait, à la règle toutefois légèrement différente de ce que nous avions pu voir durant les épreuves : il n'était plus question de somme mais chacun des chiffres de 1 à 9 devait être employé exactement une fois. Tous deux avaient manifestement bien préparé le problème et Palmer démarra la grille sur le même rythme que le Tapa, exploitant d'entrée de jeu un indice 0 qu'il avait manifestement déduit par comptage... malheureusement la similitude avec le Tapa ne s'arrêta pas là et une première contradiction apparût. Ni une ni deux, Palmer demanda une seconde feuille, se relança à l'assaut à partir du même indice (entre temps devenu un 3, comme il l'explique dans son propre compte-rendu), mena la résolution et rendit la grille... porteuse de deux 4. Ulrich avait dans l'intervalle mené son bonhomme de chemin de façon plus prudente, et rendit sa feuille avant que Palmer ait pu tenter de retravailler la sienne. 1-2.
Quatrième grille, sur choix d'Ulrich, un Pentomino. Connaissant son affection pour ce type de jeux, les choses semblaient prendre une excellente tournure pour le méga-médaillé. Une fois de plus il partit sur un rythme peu impressionnant d'abord, mais affichant une maîtrise évidente. En face, Palmer peinait visiblement à trouver l'ouverture ; il fit une tentative désespérée qu'il tenta de mener à terme mais Ulrich avait posé son dernier pentomino avant même que ce premier réalise s'être fourvoyé.

Pour la troisième année consécutive, le podium se constituait de Ulrich, Palmer et Thomas. L'excellent résultat de William Blatt et la bonne performance de Jonathan Rivet permirent à l'équipe américaine de s'emparer du titre par équipes, devant l'Allemagne et le Japon ; podium des plus conventionnels. Et Ulrich remportait donc, paisiblement comme à son accoutumée, un neuvième titre mondial...

3... 2... 1.

Résultats individuels :

1. Ulrich Voigt (Allemagne)
2. Palmer Mebane (États-Unis)
3. Thomas Snyder (États-Unis)
4. Bram de Laat (Pays-Bas)
5. Hideaki Jo (Japon)
6. Qiu Yanzhe (Chine)
7. William Blatt (États-Unis)
8. Kota Morinishi (Japon)
9. Sebastian Matschke (Allemagne)
10. Peter Hudák (Slovaquie)

Résultats complets 

Résultats par équipes :

1. États-Unis
2. Allemagne
3. Japon
4. Slovaquie
5. Pologne
6. Royaume-Uni
7. Turquie
8. République Tchèque
9. Canada

Bilan de l'équipe de France, dans le détail :

Olivier Rubio - 30
Bastien Vial-Jaime - 41
Frédérique Rogeaux - 48
Jean-Christophe Novelli - 65

La fin de la journée s'avéra d'autant plus plaisante que ma voix avait timidement commencé à revenir ; j'en profitai pour tenter de rattraper le retard pris au cours des jours précédents, et la soirée se passa entre variantes du Rubik's cube à la table franco-italienne, discussions avec l'équipe japonaise sur des sujets s'étalant de l'organisation de compétitions à la popularité respective du judo dans nos deux pays, et dissection d'un carré latin en compagnie des américains. Cette année encore, malgré le plaisir pris lors des épreuves et l'excitation procurée par les phases finales, ce fut probablement le moment le plus agréable de ces championnats. Le retour au bercail, le lendemain, fut l'occasion d'une nouvelle halte en région parisienne avant que de retrouver le calme alpin...

Et après ?
10 mois à patienter avant les prochains championnats. Un long moment lorsqu'on les attend avec la même impatience que moi ; mais un délai bien juste pour accomplir dans l'intervalle tout ce que l'on souhaite. Ma 1ère place française en sudoku et ma 2e place en jeux de logique vont se traduire par le fait d'avoir à organiser les prochaines sélections françaises pour les deux disciplines, aux côtés de Sylvain et Olivier. Aussi passionnant cela soit-il, et je suis en particulier ravi d'avoir l'occasion de préparer les qualifications de jeux de logique pour la première fois, une question se fait jour, comme chaque année : réaliser des épreuves qualificatives, oui, mais pour qui ? La participation, faible en sudoku, a tendance à atteindre au ridicule en jeux de logique, malgré un rebond l'an dernier suite à la tenue de présélections dans plusieurs villes. Pourquoi, et qu'y faire ?
Le sudoku, il y a maintenant plus de 7 ans, avait renouvelé l'exploit du Rubik's cube en touchant des millions de personnes à travers le monde, déclenchant une vague de popularité absolument exceptionnelle. Qu'en est-il aujourd'hui ? Sans surprise, l'enthousiasme initial est en partie retombé. Nombreuses sont pourtant les personnes qui continuent de pratiquer le jeu au quotidien, mais dans leur grande majorité elles n'imaginent pas un instant la richesse qui peut se cacher sous la grille de leur journal du matin, copie conforme de celle de la veille. Les sélections françaises pour les championnats du monde ne touchent qu'un public des plus restreints là où existe manifestement un vivier conséquent - ce n'est pas la Chine qui me contredira, laquelle a mené des actions d'envergure au sein des écoles, collèges et lycées afin de faire naître la passion du jeu au sein de sa jeune génération ; le tout s'étant traduit par rien moins qu'une double victoire nationale lors de ces championnats.
Quelle est la situation en France ? Un premier constat : l'offre éditoriale d'il y a 7 ans n'a pour ainsi dire pas évolué. 95% des revues spécialisées se contentent de proposer des grilles classiques générées à la chaîne par des programmes bêtes et disciplinés, à l'intérêt limité et menant fatalement à ce que se développe une lassitude bien compréhensible chez les amateurs/trices. Les journaux d'actualité, nombreux à proposer une grille quotidienne ou hebdomadaire, ne font pas mieux. Le potentiel à long terme du sudoku ne réside pas là, mais bien dans des grilles créées à la main (y compris les sudokus classiques) et, surtout, dans un renouvellement du jeu. Ce renouveau, ce sont les variantes qui en sont le moteur et les passionné(e)s ne s'y trompent pas ; il est bien difficile de revenir en arrière après s'y être plongé. Ce sont également les autres jeux de logique, indénombrables et comptant une foule de jeux de qualité tels le Kakuro, le Masyu, le Tapa ou le Star Battle - et leurs variantes - pour n'en citer que quelques-uns parmi les meilleurs, lesquels ne sont pas des sous-sudoku mais constituent bien une discipline à part, riche de potentiel et de plaisir intellectuel.
Alors pourquoi cette frilosité des éditeurs ? Je suppose qu'il est plus facile de se reposer sur ses acquis que de prendre le risque - bien faible, me semble-t-il - de s'ouvrir un tant soit peu à la nouveauté et à la qualité. Le sudoku se retrouve ainsi cantonné à un rôle de "bouche-trou intellectuel" tout juste bon à occuper un trajet de métro. Je ne pense pourtant pas que la situation soit irréversible. Un phénomène comparable affecte les mots croisés, dont on trouve quantité de grilles construites à la hache, comportant pour ainsi dire autant de cases noires que blanches et employant à tour de bras des définitions de l'ordre de "vient entre un et trois, en 4 lettres". Mais tous ne cèdent pas à la facilité, et certaines revues ont fait le choix de s'orienter vers des auteurs ayant à coeur de s'investir dans le processus créatif afin que ce qui en ressorte tienne plus de l'oeuvre que du produit. Sans doute n'est-il pas aussi aisé de concevoir en quoi une grille de jeu de logique peut posséder une personnalité propre au même titre qu'une grille de mots croisés. C'est pourtant le cas ; j'essaie d'en offrir la démonstration chaque mercredi, et d'autres que moi font de même, dans l'espoir de toucher enfin les personnes entre les mains desquelles repose la possibilité de diffuser auprès d'un plus large public cette myriade de jeux, qui offrent autant de façons d'exercer la curiosité intellectuelle présente en chacune et chacun de nous.
Dans l'attente de ce jour heureux, je vous donne rendez-vous ici-même pour la traditionnelle grille hebdomadaire  et espère pouvoir vous communiquer rapidement de premières informations concernant les présélections pour les championnats du monde 2014. Merci aux personnes ayant fait l'effort de lire jusqu'au bout mes digressions ; bon jeu à vous et à bientôt.

Nota : les images employées pour illustrer l'article ne m'appartiennent pas ; il va de soi que je les retirerai sur simple demande de leur auteur.

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